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La Légion étrangère entre hard et soft power : décryptage du général de Saint Chamas

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| 02 Avril 2013 | 925 vues

Dans l'entretien qu'il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, le général Christophe de Saint Chamas, commandant la Légion étrangère (COMLE), montre comment cette dernière, au-delà des seules vertus guerrières, constitue un formidable vecteur de rayonnement au service de la France.

Une analyse confortée par André-Paul Comor, maître de conférences à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, et auteur d'une somme magistrale sur la Légion, récemment publiée chez Robert Laffont.

Le 30 avril, la Légion étrangère fête le 150e anniversaire de Camerone. Avec ce combat héroïque livré au Mexique en 1863, la Légion crée son propre mythe. Quel rapport avec l'influence ? Tout simplement, la Légion constitue un bel exemple de fusion réussie entre hard et soft power. La perception qu'en ont les mondes de l'art et de la culture, des médias ou de la diplomatie, en font une saga qui fascine à l'échelle planétaire.

 On l'a vu tout récemment au Mali, lorsque la Légion intervient quelque part au service de la France, cela a une signification forte sur la scène des relations internationales. Au-delà de son indéniable savoir faire technique qui relève du hard power, le mythe Légion constitue aussi un outil de soft power pour notre politique extérieure. Comment voyez-vous l'articulation du hard et du soft power ?

 COMLE : En matière de défense comme de relations internationales, il ne peut exister de soft power sans un solide socle de hard power. Cette dimension a parfaitement été mise en relief par votre précédent invité, Madame Patricia Adam, présidente de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées à l'Assemblée nationale. La Légion est unanimement reconnue comme un corps d'élite dont le professionnalisme est salué à l'échelle de la planète. Ce savoir-faire et cette expérience en font un redoutable outil au service de la République. Lorsque le pouvoir décide de l'envoi d'unités de la Légion étrangère dans telle ou telle zone, c'est perçu comme un signal puissant adressé aux participants comme aux observateurs. L'influence qu'exerce la Légion repose donc sur des fondements bien précis, sur des réalités connues de tous. C'est à partir de ces éléments concrets que peut ensuite se déployer une stratégie d'influence sous la conduite des diplomates et des politiques. En ce sens, on voit bien que l'influence exercée n'est en aucun cas une illusion. Bien au contraire, l'influence est en l'espèce une manifestation de la puissance. Elle s'adosse à des réalités bien concrètes. Ces réalités sont vues et analysées par des observateurs – experts, diplomates, militaires, opinion makers et relais d'opinion – qui répercutent ensuite cette perception en direction de leurs propres publics.

 Plus précisément, peut-on dire que la Légion, de par l'image de puissance et de professionnalisme qu'elle délivre, constitue un vecteur très particulier d'influence au service de notre diplomatie ?

 COMLE : Indubitablement. La Légion n'est pas seulement une composante du hard power. De par le mythe qu'elle a su générer et perpétuer, et qui s'ancre dans des réalités incontestables, la Légion entre de plain-pied dans la sphère du soft power. Il n'existe pas de rupture entre ces deux domaines, car, comme le soulignait très justement le professeur Claude Revel, "l'influence est une arme, pacifique certes, mais une arme, c'est-à-dire un instrument de prise de pouvoir sur l'autre. Cette arme ne tue pas. Plus exactement, elle ne tue que l'avis contraire pour le remplacer par celui du possesseur de l'arme" (La France, un pays sous influence ? Vuibert, 2012). Et elle ajoutait en clôture de l'ouvrage : "Si l'influence et la public diplomacy sont jouées correctement, elles favorisent le dialogue plutôt que l'affrontement, préviennent les crises et répondent au besoin d'échange et de partage que nous voyons se développer sous la cendre des conflits." Le pouvoir d'influence de la Légion se situe très exactement dans cette configuration. La possibilité d'emploi d'unités de la Légion étrangère est à même de changer une donne géopolitique, elle peut amener des belligérants à faire preuve de sagesse et à s'asseoir autour d'une table plutôt que de basculer dans l'irrémédiable. Cette faculté permet aux diplomates et aux politiques d'exercer une influence à l'endroit de leurs interlocuteurs. La Légion peut être vue comme une arme de soft power, donc d'influence, d'abord parce qu'elle est en puissance et dans son être-propre une arme de hard power de premier plan.

 La Légion fête cette année le 150e anniversaire du combat de Camerone. Comment continuer à conjuguer ainsi tradition et modernité ?

COMLE : Effectivement, chaque 30 avril, la Légion fête le souvenir de ce combat livré au Mexique en 1863, qui symbolise l'esprit de détermination et de sacrifice du légionnaire.

C'est l'occasion de mettre en avant la spécificité de cette arme dont le rayonnement est mondial. Au-delà d'un incontestable savoir-faire unanimement reconnu dans le métier des armes, la Légion est aussi un mythe, au sens noble du terme, c'est-à-dire une entité susceptible de réenchanter le quotidien. Pour bien des hommes, elle apparaît comme l'opportunité de commencer une nouvelle vie, de se donner aussi pour certains une nouvelle chance. L’attrait de ce nouveau départ est constitutif de la psychologie du légionnaire et permet de saisir des bribes de son mystère. Mais, au-delà du courage nécessaire pour franchir le pas, le légionnaire recherche et construit un chez lui. Il est donc pleinement engagé au quotidien dans toutes les actions de sa nouvelle patrie, Legio Patria Nostra. Cet attachement à la Légion est d’autant plus fort que l'homme laisse derrière lui un passé, une histoire avec lesquels il a rompu pour s'engager dans l'aventure légionnaire. Si l'on cherche à analyser les origines de ce formidable rayonnement de la Légion dans le monde, on doit bien reconnaître qu'il est le fruit d’une véritable réussite française, émanant de plusieurs facteurs et d’une expertise patiemment acquise au fil des ans, depuis 1831. D'abord, chacun s'accorde à reconnaître que la Légion étrangère est unique. C'est une "exception française" ou plus précisément une exception mondiale d'origine française, qui résulte d'un choix politique renouvelé et consenti, dès le temps de paix. Les deux principes fondateurs de cette exception sont d'une part le statut à titre étranger (150 nationalités différentes), d'autre part l'engagement sous identité déclarée (la seconde chance).

En second lieu, la Légion étrangère est un modèle d'intégration des étrangers aux valeurs de la République française. L'amalgame des nationalités est un principe vital qui vise la participation active, dans une même unité, d'hommes de cultures très diverses. L'intégration repose sur I ‘apprentissage de la langue française, le culte d'une histoire commune, l’adhésion volontaire à des valeurs partagées, des règles de vie spécifiques et des symboles auxquels s'identifier. On s'engage à la Légion pour de très nombreuses raisons (chaque légionnaire a sa propre histoire), mais on vient y chercher un cadre structurant, un même idéal. Chacun peut y retrouver une dignité. L'efficacité opérationnelle de la Légion repose sur ses hommes mais aussi sur la cohérence de son organisation. En outre, la Légion étrangère se singularise par une certaine philosophie de la vie militaire. Le légionnaire considère la Légion comme sa famille plus encore que comme une simple entité militaire. Il ne travaille pas au quartier, il y vit. Cette notion est essentielle pour que le légionnaire puisse trouver un équilibre.

Pour répondre plus précisément à votre question, les traditions sont le fondement de cet esprit de corps qui fait

la force de la Légion. Elles sont les références de ce que l’on peut appeler la société légionnaire : caractère sacré de la mission, rigueur dans l’exécution (vertu que l’on retrouve dans l’amour du travail bien fait), solidarité (essentielle car c’est le ciment entre les hommes de toutes origines) et culte du souvenir (à des hommes qui n’ont rien, la Légion offre un héritage de gloire). Influence et tradition ne sont donc pas des concepts antinomiques mais complémentaires et générateurs de synergies. À tel point que cette troupe d'élite rayonne bien au-delà des seuls cénacles militaires.

Elle a influencé les écrivains et les cinéastes, bref nombre d'intellectuels dont certains n'ont pas hésité à s'engager pour vivre et partager le rêve légionnaire [ndlr : voir l'entretien avec André-Paul Comor ]. La Légion étrangère appartient ainsi au patrimoine national de la France dont elle véhicule les valeurs et défend les intérêts dans le monde depuis sa création en 1831. La Légion constitue donc un formidable pôle d'influence, au sens positif du terme. Son évocation, son engagement pèsent de manière symbolique dans les interventions extérieures de la France, mais aussi dans le jeu subtil et complexe des relations internationales. Les qualités du légionnaire sont-elles transposables à la guerre économique ?

Il y a bien sûr une différence de degré entre les domaines considérés. Mais de la guerre à la guerre économique, il me semble que l'on retrouve – mutatis mutandis – tant les qualités humaines que les modes opératoires. Ce n'est pas un hasard si le management utilise quantité de termes puisés dans le vocabulaire militaire et la sphère de la stratégie. Le légionnaire cultive des vertus qui sont précieuses dans la compétition économique. Il sait être tenace, patient, fidèle, et se montre capable de s'adapter aux circonstances les plus hétérogènes et les plus complexes. Il respecte les ordres et la hiérarchie, mais sait aussi prendre l'initiative et faire face quand le devoir l'exige. Il a le culte de la mission, qui passe avant tout, et en même temps, il sait conduire des équipes, en appliquant au quotidien le principe de solidarité. Ce ne sont pas là de simples mots, mais bel et bien une manière d'être-au-monde, de se comporter dans l'existence. Autant de traits de caractère et de façons de faire que les entreprises apprécient.

Tout ne s'apprend pas sur les bancs des grandes écoles. Il y a aussi la réalité de la vie. Et l'expérience acquise sur le terrain. Le légionnaire s'adapte. Il étudie son environnement, culturel, social, humain et en tire des leçons pour conduire son action. La formation qu'on lui dispense et l'entraînement permanent auquel il est soumis lui confèrent un capital qu'il peut aisément utiliser dans la vie civile. En un temps où la compétition économique devient de plus en plus dure, la qualité et la fiabilité des personnels deviennent des atouts clés pour les entreprises.

Conquérir des marchés étrangers est devenu impératif pour beaucoup de structures. Or le légionnaire a l'habitude d'être projeté loin, et fait preuve d'une grande souplesse dans sa capacité d'adaptation et d'optimisation des ressources dont il peut disposer. À cela s'ajoute le fait qu'il a l'habitude d'évoluer dans des milieux de toutes origines, sociales, religieuses, culturelles. C'est là un point qui n'échappe pas à l'attention des DRH. Le légionnaire a fait ses classes avec des camarades issus de tous les horizons. Ensemble, il leur a fallu apprendre les rudiments du français en même temps que les règles de la vie en commun et les techniques de combat. Il s'agit là d'une série d'épreuves qui constituent une sorte de "rite de passage", permettant à des hommes de révéler leurs qualités et de se surpasser. Ils sont tous différents mais sont d'autant plus unis qu'ils ont passé les mêmes épreuves et sont issus du même moule. Or, on sait aujourd'hui à quel point les entreprises essaient d'inculquer à leur personnel une culture commune, ce qui est d'autant plus difficile que le sort de chacun apparaît aléatoire. Le légionnaire, lui, sait qu'il faut travailler sur le temps long. Il sait encadrer et motiver des équipes, observer, rendre compte, et le cas échéant décider.

Il convient enfin d'insister sur la dimension du rayonnement international de la Légion. L'engagement du  légionnaire génère une adhésion totale à l'institution, qui perdure bien après qu'il ait quitté le service actif. Le légionnaire reste en contact avec les siens. Il appartient à un réseau, formel ou informel, qui s'étend sur l'ensemble du monde, d'autant plus fiable qu'il fonctionne à la confiance. Là encore, honneur et fidélité ne sont pas de vains mots ! Permettez-moi d'ailleurs de rappeler à vos lecteurs les huit points autour desquels s'articule le Code d'honneur de l'ancien légionnaire :

1/ Ancien de la Légion étrangère, je suis fier d'avoir servi avec honneur et fidélité.

2/ Chaque ancien légionnaire reste mon compagnon d'arme, quelle que soit sa nationalité, sa race ou sa religion.

3/ Je lui manifeste toujours l'étroite solidarité qui doit unir les membres d'une même famille.

4/ Fidèle à la Légion étrangère l'honnêteté et la loyauté sont les guides permanents de ma conduite.

5/ Ma tenue, mon comportement sont exemplaires en restant modeste.

6/ Je refuse la facilité et l'entraînement dans les abus de toutes sortes, incompatibles avec la dignité humaine.

7/ Je m'interdis d'impliquer la Légion étrangère dans toute action politique.

8/ Dans ma cité, je suis fier que mes relations disent de moi avec considération : "C'est un ancien légionnaire".

L'ancien légionnaire n'est donc pas enfermé dans son seul passé et sa seule expérience militaire. Il entend au contraire agir positivement au cœur de la Cité en apparaissant comme un modèle, en portant des valeurs et en incarnant des principes. Ce sont ces aspects que les chefs d'entreprise, dirigeants, managers et cadres de haut niveau devraient mieux prendre en compte lorsqu'ils reçoivent ou rencontrent d'anciens légionnaires. Car ceux-ci peuvent s'engager au service du bien commun et des entreprises avec la même énergie, la même foi et la même fierté qu'hier sous le képi blanc. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons soutenu la création de l'association « Atouts Légion » qui contribue au reclassement des anciens légionnaires et permet la naissance de nouvelles synergies, notamment économiques, entre les mondes civils et militaires. Riche de son expérience, le légionnaire s'engagera dans un nouveau défi avec la même ardeur, surtout s'il peut être fier de son entreprise !

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La Légion étrangère : une influence multidimensionnelle Entretien avec André-Paul Comor

 André-Paul Comor, maître de conférences à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, est le maître d'œuvre de l'imposante somme « La Légion étrangère – Histoire et dictionnaire », tout récemment publiée dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont (1 152 p., 32 €). Préfacé par Étienne de Montety, directeur du Figaro littéraire, l'ouvrage réunit cinquante-cinq auteurs, parmi les meilleurs chercheurs français et étrangers.

 Dans l'entretien qu'il a bien voulu accorder à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, André-Paul Comor met en lumière l'influence qu'exerce la Légion dans des registres très différents.

 Depuis sa création en 1831, la Légion a su attirer à elle quantité de personnalités hors du commun, écrivains, poètes, artistes… Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces parcours qui illustrent le formidable pouvoir d'attraction de la Légion étrangère ?

APC : En effet, cette troupe n’a cessé de susciter des vocations militaires à l’étranger, plus particulièrement en Europe. La période coloniale est marquée par l’engagement de jeunes gens d’outre-Rhin qui bravent les autorités de leur pays et font fi des campagnes – le plus souvent calomnieuses et infondées – contre la Légion étrangère. Paradoxalement, ces attaques sont contreproductives. C’est ainsi

qu’en 1913 – en pleine crise franco-allemande – le jeune Ernst Jünger tente l’aventure qui tourne court. Il a livré quelques années plus tard dans Jeux africains un récit devenu un classique de la littérature sur la Légion. Avant lui, Chartrand des Ecorres (1852-1905), d’origine canadienne, avait publié en 1892 Au pays des étapes, notes d’un légionnaire, une autobiographie qui mériterait d’être connue du grand public.

Blaise Cendrars (1887-1961), avec La main coupée et le jeune poète américain Alan Seeger (1888-1916) comptent parmi les grands témoins légionnaires de la Première Guerre mondiale, tandis que le petit-fils de Jacques Feydeau, après s’être produit au cinéma en 1939 sous le nom de Jacques Terrane (1915-1941) avec Charles Vanel et Michèle Morgan dans La loi du Nord, s’engage à la 13e DBLE en partance pour la Norvège et trouve la mort lors de la guerre fratricide de Syrie. De même, des artistes peintres ont servi le plus souvent comme engagés volontaires pour la durée de la guerre : on peut citer Moïse Kisling et Ossip Zadkine entre 1914 et 1918 ou Hans Hartung pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus récemment, deux anciens légionnaires naturalisés français ont été révélés au grand public comme peintres officiels des armées : en 2003 Young-Man Kwon (Sud-Coréen) et en 2005 Paul Anastasiu (Roumain).

 Selon vous, comment des hommes hautement créatifs, avec une grande sensibilité artistique, parviennent-ils à concilier cet aspect de leur personnalité avec la rigueur de la discipline légionnaire ?

 APC : Les exemples ne manquent pas de ces hommes qui ont choisi de se fondre dans l’anonymat de l’armée pour se révéler à eux-mêmes ou, tout simplement, par acceptation de la stricte discipline pour se libérer des chaînes du passé. Rares cependant sont ceux qui ont pu ou voulu rendre compte de leur expérience. Les peintres allemands Hans Hartung et Andréas Rosenberg ont pu exercer leurs talents

dans la Légion grâce à la compréhension de certains officiers. Mais nous devons nous rendre à l’évidence : les quelques mémoires et confidences ne nous permettent pas de conclure. De véritables artistes anonymes ont également fait carrière dans la Légion. C’est le cas de Rudolf Burda, Autrichien, engagé en 1949 à l’âge de 19 ans, combattant en Indochine et en Algérie, il quitte le service en 1989 à Képi Blanc comme caricaturiste, avec le modeste grade d’adjudant-chef.

 

Le monde du cinéma s'est très tôt emparé du mythe Légion. L'influence de la Légion par l'image est indéniablement très forte. Comment expliquez-vous ce pouvoir de fascination ?

 APC : Le premier film tourné en France en 1906, La Légion, est dû à Ferdinand Zecca avec Léon Mathot comme acteur vedette. Quelques années plus tard les Américains s’intéressent au sujet : en 1912 deux versions de Under Two Flags (Sous deux drapeaux) connaît un certain succès. L’âge d’or du cinéma muet est aussi celui de la vogue des thèmes légionnaires qui attire le public d’outre-Atlantique. L’entre deux-guerres est marqué par le succès grandissant des films sur la Légion : en 1929 The Desert Song (Le chant du désert), premier long métrage qualifié de parlant par la Warner, évoque la troupe. John Wayne et Gary Cooper incarnent à l’écran le légionnaire de l’épopée marocaine : le public, tant américain que français, se passionne alors pour ces hommes entourés d’un halo de mystères, aux destins mis en scène dans des décors naturels.

Les versions de Beau geste produites entre 1926 et 1977 attestent de l’intérêt marqué pour la Légion vue par le cinéma américain qui use et abuse de tous les ressorts mélodramatiques. En France, après la célébration du Centenaire de l’Algérie française (1930) et l’exposition coloniale (1931), le public français découvre la Légion dans une série de films à succès. On peut citer Le grand jeu de Jacques Feyder (1933), La Bandera de Julien Duvivier (1935) et Un de la Légion de Christian-Jaque (1936) avec Fernandel dans le rôle principal. L’intérêt voire la fascination pour la Légion et les légionnaires s’explique aussi par la part d’ombre que le public croit pouvoir découvrir dans ces fictions romanesques qui les renvoient, sans doute parfois – à son appétence inassouvie pour l’aventure.

On attribue à Buffon la paternité de la formule, "le style, c'est l'homme". Pour vous, qu'est-ce que le style légionnaire, quel type d'homme reflète-t-il ?

APC : Le volontaire qui sert au début du XXIe siècle dans les régiments garde bien des traits de caractère de ses grands anciens des guerres coloniales. Ainsi le légionnaire apparaît comme le volontaire étranger – ou français – qui, en signant son contrat, s’engage à servir la France avec honneur et fidélité. L’article premier du Code d’honneur du légionnaire adopté en 1984 rappelle que cette devise figure dans les contrats depuis le XIXe siècle : la fidélité militaire tient lieu ici de patrie aux heimatlos [ndlr : sans patrie]. L’esprit de corps forgé au prix des épreuves depuis bientôt deux siècles s’appuie sur la nécessaire fraternité d’armes qui transcende les différences plus marquées que dans la "régulière" : la Légion se conçoit dès lors comme une famille qui cultive une solidarité sans faille, plus particulièrement au feu mais aussi à l’égard des Anciens dès lors qu’ils ont servi avec "honneur et fidélité".

Mais le "képi blanc" se distingue aussi de ses camarades des autres corps de troupe par son attitude envers ses officiers. Le Mémento du soldat de la Légion étrangère diffusé en 1937 est parfaitement clair : "La force de la Légion réside avant tout dans la confiance absolue et réciproque qui lie les légionnaires et leurs chefs". Enfin, les légionnaires respectueux de la parole donnée, à l’exemple des soldats de la 3e compagnie du Régiment étranger qui, le 30 avril 1863 dans l’hacienda de Camerone (Mexique) assiégée par deux mille Mexicains, avaient prêté le serment de tenir jusqu’au bout mettent un point d’honneur à remplir la mission, sacrée selon l’article 6 du Code d’honneur qui a inspiré le Code du soldat de l’armée de terre adopté en 1999. En bref, le légionnaire est sans nul doute l’archétype du soldat professionnel qui depuis les années 1990 en impose tant en France qu’à l’étranger dans l’exécution des missions les plus difficiles (nous renvoyons les lecteurs aux opérations en cours au Mali).

 Le moule Légion forme à l'évidence des hommes de grande qualité. Une fois sortis de la Légion, beaucoup d'entre eux connaissent une seconde vie professionnelle brillante. Que vous inspire ce passage de la guerre à la guerre économique ?

 APC : La durée du premier engagement est de cinq ans : le volontaire acquiert une formation militaire de haut niveau qui depuis la fin de la guerre froide s’est diversifiée. Les nouveaux métiers attirent des jeunes gens qui, bien informés par l’internet, peuvent avoir "un plan de carrière". Au terme de leur(s) contrat(s), les plus entreprenants n’hésitent plus à se lancer dans une nouvelle carrière dans le monde

de la sécurité et mettre leur savoir-faire au service de sociétés privées. La guerre économique réclame le recrutement et l’emploi de techniciens éprouvés et de personnels expérimentés dans la recherche du renseignement. Le légionnaire apporte avec lui la maîtrise d’une langue rare et de la culture de son pays d’origine : autant d’atouts appréciés par les recruteurs. De plus, de jeunes officiers issus des grandes écoles militaires, diplômés et/ou brevetés, n’hésitent pas à franchir le pas, quittent l’armée pour servir les intérêts de la France. La Légion, avec les autres armes, contribue ainsi depuis la professionnalisation engagée en 1997 à "militariser" ce domaine de la Défense (globale).

 

Les deux textes sont extraits de la Lettre Communication & Influence n°43 (avril 2013) 

Communication & Influence
une publication du cabinet comes
Paris n Toronto n São Paulo
Directrice de la publication : Sophie Vieillard
Illustrations : Éric Stalner