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Légion étrangère : la France en son plus beau miroir, par Anne Rosencher

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| 14 Juillet 2019 | 1803 vues

Anne Rosencher, directrice déléguée de la rédaction de L'Express,  est venue visiter la Maison mère de la Légion étrangère au début du mois de juillet. Elle nous livre une chronique sur cette Institution : « la France en son plus beau miroir". Une belle « occasion de se pencher sur ce creuset de vies rachetées" où il y a « quelque chose de l'essence du projet français. »

 

Par Anne Rosencher | publié le 14/07/2019 à 18:15 | L'Express

 

Chaque défilé du 14 juillet, la Légion fait la joie des spectateurs. L'occasion de se pencher sur ce creuset de vies rachetées, où l'humanisme pointe sous les traditions.

C'est donc dans un rez-de-chaussée aux allures de vestiaire de piscine qu'a lieu, chaque jour, la première étape de ce qu'il faut bien appeler un petit miracle. Sur le mur principal, peint de blanc et turquoise, six gros pictogrammes déploient leurs instructions. Une seringue barrée d'un trait rouge. Une main jetant un déchet au sol biffée pareillement. Une poignée de symboles religieux - croix catholique, étoile de David, croissant musulman, svastika hindouiste... - proscrits d'un même trait. Nous sommes au centre de sélection et d'incorporation de la Légion étrangère, à Aubagne, dans les Bouches-du-Rhône.

Un petit bâtiment où se présentent chaque année environ 8 000 hommes, soufflés là par des histoires qui ne se racontent pas - au premier sens du terme : l'usage, dans ce corps, est de ne jamais poser de questions sur son passé à un légionnaire une fois la sélection franchie. Beaucoup ne parlent pas un mot de français et se voient signifier les premières consignes par ces pictogrammes. Ici, on ne se drogue pas. Ici, on maintient les lieux propres. Ici, on laisse les particularismes à la porte. "Prendre des gars qui viennent de tous les coins du monde pour en faire des frères d'armes prêts à donner leur vie l'un pour l'autre au combat, c'est un projet qui ne souffre pas de menus de substitution", précise l'un des officiers qui nous guide. A la Légion, on appelle ça l'amalgame. C'est un beau mot, quand on n'en fait pas n'importe quoi.

Le cafard du légionnaire

Chaque année, donc, ce corps sélectionne quelque 1 500 hommes parmi les 8 000 qui se présentent, et il les "amalgame". Des étrangers, parfois sans nom, parfois en quête de rédemption ou d'une autre vie, s'y mêlent à des coturnes français, y apprennent la langue, et font de la Légion leur nouvelle patrie. "Legio patria nostra" est la devise du corps : si le légionnaire se définit comme "un volontaire servant la France avec honneur et fidélité", nul ne lui demande de prendre la nationalité ni d'abjurer son ancien pays. 

De la Légion, ils font aussi leur nouvelle famille. Pas seulement parce que les soldats trouvent là des frères d'armes, ou des officiers qui s'occupent de régler leurs papiers, leur apprennent la grammaire sur le Bled de leurs enfants, et leur expliquent les règles de la Sécurité sociale. L'affaire de famille est pensée, tissée pour prévenir le "cafard du légionnaire", mélange de mal du pays et de vague à l'âme congénital. Tous les officiers sont, par exemple, tenus de fêter Noël avec la troupe - y compris le général, appelé "Père Légion". Au défilé du 14 Juillet, les gaillards en tablier constituent au reste la seule formation qui ne se sépare pas devant la tribune présidentielle. 

Humanisme vital

Il y a quelque chose d'utopique dans ce creuset de vies rachetées, où un humanisme vital pointe sous les traditions et la discipline. Où le monde ne semble se maintenir que par le pouvoir des rites - chants de table et plis de chemise -, l'héritage des codes du passé servant à consolider un avenir commun. La Légion, exception au sein de l'armée française, vit dans l'angoisse qu'on veuille la normaliser. Et que les ressorts de son petit miracle en soient altérés.

De la Légion étrangère, je ne connaissais - en Française lambda - que quelques clichés épars : une cadence de défilé - 88 pas par minute, précisent les commentateurs chaque année - ; la gueule de Gabin en noir et blanc dans un film de Duvivier dont j'ai oublié le nom ; une réputation de grande lessiveuse à tatoués cafardeux. Légion étrangère ; étrange légendaire. Hantée par l'ange de Cendrars amputé et les valeureux de Camerone. 

Il y a quelques jours, j'ai eu la chance de pouvoir m'en approcher plus, de visiter la "maison mère", à Aubagne, et le 1er régiment étranger de cavalerie, non loin de là. Je souris volontiers de ma ferveur de néophyte et de cet élan de 14 Juillet qui me conduit à la partager avec vous. Mais on ne m'enlèvera pas qu'il y a dans cette Légion étrangère quelque chose de l'essence du projet français.