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«En vadrouille à Calvi avec les légionnaires» par Henri De Lestapis

Installés depuis cinquante ans au camp Raffalli, les hommes du 2e REP sont devenus des figures emblématiques de la ville. L’entraînement terminé, c’est l’heure de la relâche.

Par Henri De Lestapis | Publié le 05 octobre 2017 | VSD

 

Comme une rascasse échappée du chalut, le légionnaire italien Paolo frétille : avec une dizaine de ses camarades, il sort enfin de l’enceinte du camp Raffalli. Jeune incorporé du 2e Régiment étranger parachutiste, il vient d’y passer deux semaines cloîtré, pour apprendre l’art du saut en parachute, à 400 mètres d’altitude. Sept bonds dans le vide et quelques bosses plus tard, le voici breveté. Alors, ce soir, c’est la fiesta. Il va déambuler dans les ruelles de Calvi, képi blanc sur la tête et insigne de para crânement épinglé sur la chemisette de son uniforme. «Le plus dur, ce sont les quatre mois de formation initiale à Castelnaudary. Ensuite, l’affectation au REP, c’est la consécration», sourit le soldat. À vrai dire, il ne va pas trop faire le mariole durant cette courte permission. Le petit groupe est encore chaperonné par son instructeur. Un sergent-chef allemand, sec et nerveux. «Une fois les jeunes brevetés, nous sortons tous ensemble à Calvi. On dîne, puis on fait la fête. C’est la tradition. Le major de la formation a même droit à un petit cadeau de la part de ses camarades», confie-t-il avec un clin d’oeil. À voir les créatures qui ondulent lascivement dans le bar où le petit groupe finit par atterrir, et leur promptitude à tomber amoureuses des képis blancs, on envisage la nature du « cadeau».

 

© Jérémy Lempin pour VSD - Affectées au régiment après quatre mois de formation initiale et deux semaines d’apprentissage du parachutisme, les jeunes recrues trouvent enfin l’occasion de sortir pour écorner leur première solde.

La bière coule et la sortie se prolonge dans une ambiance bon enfant, jusqu’à une heure avancée. Pas de baston avec les Calvais ni de beuglements dans les rues. Le mythe du militaire ivrogne paraît bien surfait. On se plaît à imaginer que la vigilance de la patrouille de la légion étrangère (PLE) y est pour quelque chose. Il s’agit d’un simple groupe de trois soldats, qui veillent au comportement décent de leurs compagnons d’armes. Ils ont leurs quartiers en dehors du régiment, sur les hauteurs de la citadelle. De ce perchoir fortifié, ils descendent pour patrouiller à pied, dans la ville. L’adjudant-chef Christian est à leur tête. Avec ses paluches de bûcheron et sa carrure de char Leclerc, on préfère être de ses amis au cas où la situation dégénérerait. «Bien sûr, il suffirait de trois légionnaires énervés pour plier un bar, susurre-t-il. Alors les restaurateurs de la ville ont notre numéro. S’il y a un problème, ils nous appellent. Cela permet de nous arranger entre nous, sans déranger la gendarmerie. Mais ça n’est pas arrivé depuis au moins dix ans.»

 

© Jérémy Lempin pour VSD - « Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud. » Les légionnaires se prêtent de bon coeur au jeu des selfies avec les touristes.

Pourtant, lorsque le 2e REP a débarqué, en 1967, l’ambiance était un tantinet plus explosive. Le régiment arrivait alors de son camp de Bou Sfer, en Algérie. Il fallait bien à ces mille cinq cents soldats l’accueillante baie de Calvi pour les consoler de leur adieu à l’Oranais. Mais la forte trempe du caractère légionnaire s’est heurtée au tempérament insulaire. «Pour les Corses, un régiment créé en 1948 en Indochine, que l’on installait sur leur île, ça avait un peu des relents de colonisation, s’amuse l’adjudant-chef Jean. Et les histoires de filles n’ont rien arrangé.»Mais lorsque deux adversaires s’estiment, ils finissent par se serrer la main et deviennent les meilleurs amis du monde. «Nous avons le même attachement à la mémoire et à la tradition que les Calvais. Nous partageons des valeurs communes. Nous ne pouvions que nous entendre.»

Aujourd’hui, le REP a intégré le paysage. De nombreux anciens se sont installés sur l’île, y ont trouvé un emploi et fondé une famille. Les Calvais ne s’imaginent plus vivre sans leur régiment. Sur la plaque de marbre du monument aux morts, les noms des derniers légionnaires tombés au Mali sont inscrits à côté de patronymes corses. «Ceux qui tombent au combat sont Calvais pour l’éternité», salue Ange Santini, le maire de la ville. Calvi a aussi adopté les fêtes traditionnelles de la légion : «Nous connaissons tous la fête de Camerone et la Saint- Michel, fête des paras,confirme Serge Haller, directeur d’un supermarché local. Des écoles jusqu’à la mairie, en passant par les commerces, tout le monde est unanime : si le REP quittait la ville, ce serait une catastrophe pour l’économie.»

 

© Jérémy Lempin pour VSD - La tradition d’une des compagnies du régiment veut qu’à l’occasion du départ d’un de ses cadres, tout le monde se jette dans le port de Calvi. Au 2e REP, on repasse surtout son uniforme pour le panache…

En septembre, le régiment a fêté ses 50 ans de présence sur l’île. L’occasion pour les militaires d’organiser des festivités d’une fantaisie toute soldatesque : un cross de 12 kilomètres avec les enfants de la ville, suivi d’une grande kermesse dans le camp Raffalli. Le public pouvait y trouver des stands de tir à la carabine, des initiations au parachutisme et même un petit parcours commando aménagé pour les enfants revêtus de treillis. Tout cela encadré par des animateurs à grosse voix et gueule carrée, veillant au bon déroulement de la fête avec une paternelle attention. Une façon pudique, pour ces hommes de la légion qui portent toujours en eux le pesant souvenir des combats menés partout sur le globe, d’exprimer simplement la profonde humanité qui les anime.

Par Henri De Lestapis

Crédit photos : Jérémy Lempin pour VSD