On ne refuse rien à des hommes comme vous !

La 3e du 1er est morte, mon colonel, mais elle en a assez fait pour que, en parlant d’elle, on puisse dire : elle n’avait que de bons soldats !

C’est en ces termes, le soir de Camerone, que l’officier mexicain rendit les honneurs au caporal Maine et aux légionnaires Wensel et Constantin. Encore debout au milieu de leurs camarades morts ou blessés, nos trois légionnaires étaient encore prêts au combat sans espoir, et au sacrifice pour le respect de la parole donnée et la réussite de la mission confi ée. Ils furent “ce dernier reste avec quoi on gagne les batailles” comme le disait le maréchal Foch. La bataille de Camerone a bien été gagnée : le gros convoi emportant trois millions en numéraire ne fut pas attaqué par les Mexicains qui avaient subi trop de pertes pour relancer le combat ; mais surtout, la plus grande victoire des hommes du capitaine Danjou fut le respect qu’ils inspirèrent à l’ennemi.

Pourquoi ces 3 officiers ces 62 sous-officiers et légionnaires de la 3e compagnie ont-ils subjugué l’ennemi, jusqu’à ce qu’il leur rende ainsi les honneurs ? Dans l’éditorial du KB de Camerone de l’an dernier, reprenant la phrase célèbre du caporal Berg “Elle n’avait que de bons soldats”, j’avais souligné la qualité exceptionnelle de cette 3e compagnie. Le maréchal Forey l’avait écrit dans son ordre du jour du 30 août 1863 : “Il n’est pas besoin de dire ma conviction intime qu’en pareille circonstance il n’est pas une seule compagnie qui ne fit comme la 3e compagnie du 1er Bataillon du Régiment étranger.” Cette compagnie avait d’abord un excellent chef, le capitaine Danjou.

Le caporal Maine écrivait de lui : “Sorti l’un des premiers de Saint-Cyr, jeune encore, estimé de ses chefs, adoré de ses soldats, le capitaine Danjou était ce qu’on appelle un officier d’avenir. Grièvement blessé en Crimée et resté manchot du bras gauche, il s’était fait faire une main articulée dont il se servait avec beaucoup d’adresse même pour monter à cheval.

Autant que son courage, ce qui le distinguait surtout, c’était cette sûreté, cette promptitude du coup d'œil qu’on ne trouvait jamais en défaut… Calme, intrépide au milieu du tumulte, il semblait se multiplier. Je le reverrai toujours avec sa belle tête intelligente où l’énergie se tempérait si bien par la douceur ; il allait d’un poste à l’autre, sans souci des balles qui se croisaient dans la cour, encourageant les hommes par son exemple, nous appelant par nos noms, disant à chacun de nobles paroles qui réchauffent le cœur et rendent le sacrifice de la vie moins pénible, et même agréable, au moment du danger. Avec de pareils chefs je ne sais rien d’impossible”.

Parfaitement commandée, cette compagnie était particulièrement soudée, malgré la diversité de ses membres, comme le souligne à nouveau le caporal Maine :

“Comment ces hommes, si différents d’origine, de mœurs et de langage se trouvaient-ils partager les mêmes périls à tant de lieues du pays natal ? Par quels besoins poussés, par quelle soif d’aventures, par quelles séries d’épreuves et de déceptions ? Nous ne nous le demandions même pas ; la vie en commun, le voisinage du danger avaient assoupli les caractères, effacé les distances, et l’on eut vraiment cherché entre des éléments aussi disparates une entente et une cohésion plus parfaites. Avec cela tous braves, tous anciens soldats, disciplinés, patients, dévoués à leur chef et à leur drapeau.”

Cette compagnie mourut, selon les termes mêmes du caporal Berg, blessé, qui rendit compte des faits au colonel Jeanningros : “La 3e du 1er est morte, mon colonel, mais elle en a assez fait pour que, en parlant d’elle, on puisse dire : elle n’avait que de bons soldats !”. Mais cette mort, dans le vacarme et le sang, donna naissance à LA tradition légionnaire et ses quatre piliers : le caractère sacré de la mission, la rigueur de l’exécution, la solidarité et le culte du souvenir.

Commémorons donc Camerone ! Car fêter Camerone, c’est d’abord se souvenir du 30 avril 1863, mais aussi des autres Camerone de la Légion : Tuyen-Quang au Tonkin, El Moungar dans le Sud Oranais, Aïn Mediouna au Maroc, Messifré et Rachaya en Syrie, Bir-Hakeim en Libye, Phu-Tong-Hoa, la RC4, et Dien-Bien-Phu en Indochine, Beni-Smir en Algérie, pour ne citer que les plus célèbres. Fêter Camerone, c’est aussi comprendre que tout légionnaire, quel que soit son grade, doit mettre son honneur à mériter confiance dans l’exécution rigoureuse des missions quelles qu’elles soient. Fêter Camerone, c’est surtout renouveler solennellement et individuellement chaque année le serment de servir honnête et fi dèle, s’il le faut jusqu’au sacrifice ultime, more majorum.

L’année 2016 est marquée par le 40e anniversaire de Loyada, qui ouvrit un cycle quasi ininterrompu jusqu’à nos jours d’opérations au cours desquelles la Légion remplit avec brio toutes les missions confiées. Ce succès est d’abord dû à la génération d’Indochine et d’Algérie qui a transmis le flambeau aux plus jeunes générations en les formant avec rigueur. En désignant le général (2s) Grosjean comme porteur de la main 2016 -il fut commandant de compagnie à Beni-Smir-, j’ai donc souhaité mettre en exergue la continuité entre les guerres passées et les engagements actuels. Le capitaine (er) Milésie et le major (er) Jorand, qui l’accompagneront le 30 avril sur la voie sacrée, ont fait leur instruction de jeune légionnaire sous ses ordres à la fi n des années 1960.

Ils se sont illustrés à Loyada en 1976. Le sergent-chef Da Silva Braga, médaillé militaire et trois fois cité lors d’opérations récentes suivra le porteur. Par ce rite immuable de la remontée de la voie sacrée, ils rendront les honneurs au capitaine Danjou et à ses hommes que l’on ne remerciera jamais assez d’avoir donné à la Légion le nom de Camerone. Avec eux, où que nous soyons, rappelons-nous que les 40 000 légionnaires tombés pour la France nous obligent à mériter chaque jour la confiance des hommes de Camerone, auxquels on ne doit rien refuser.

Par le Général de division Jean Maurin commandant la Légion étrangère (Képi-blanc Magazine N°787)

 

| Ref : 443 | Date : 29-04-2016 | 9592